En Guinée, l’annonce de la création de la Société nationale du tabac suscite une vive controverse. Alors que certains acteurs saluent une opportunité de formaliser la filière, de nombreuses voix de la société civile s’insurgent contre une décision jugée à contre-courant des enjeux de santé publique. Boubacar Sylla, président de l’ONG Forum civil citoyen et du Club des amis du monde (CAM), estime que la mesure est non seulement inopportune, mais qu’elle consacre aussi une politique de « deux poids, deux mesures ».
Pour cet acteur de la société civile, le calendrier interpelle. Quelques mois seulement après l’interdiction de la chicha sur le territoire national, la création d’une entité publique dédiée au développement de la filière tabac apparaît comme un paradoxe difficile à comprendre.
« On ne peut pas interdire la chicha d’un côté et formaliser une société publique qui va promouvoir la consommation du tabac de l’autre. C’est deux poids, deux mesures. Si les consommateurs de chicha décidaient de manifester aujourd’hui, ils seraient dans leur plein droit. Si l’État veut réguler, qu’il le fasse équitablement pour tous, ou qu’il s’abstienne », a-t-il déclaré.
Le président du Forum civil citoyen s’étonne par ailleurs de la position favorable exprimée par d’autres acteurs associatifs, notamment le président de l’ONG Sans tabac. Selon lui, soutenir une telle initiative va à l’encontre du combat mondial mené contre les ravages du tabagisme.
« Je ne vois pas comment le président d’une organisation aussi sérieuse que l’ONG Sans tabac peut affirmer que c’est une bonne chose. Cela n’engagerait peut-être que sa personne. Parce que, pendant que nous luttons contre le tabagisme, la drogue et leurs corollaires, je ne vois pas pourquoi, dans notre pays, on créerait une société de régulation et de développement du tabac. Pour moi, il fallait interdire », a-t-il martelé.
Au-delà des considérations juridiques ou fiscales, ce sont les conséquences sanitaires qui inquiètent au premier plan. Selon Boubacar Sylla, 80 % des pathologies pulmonaires et de nombreux cancers en Guinée sont liés à la consommation de tabac. À l’en croire, l’argument des recettes fiscales générées par le secteur ne tient pas face à la réalité du terrain. Les taxes appliquées aux paquets de cigarettes sont supportées par le citoyen, et non par les importateurs ou les usines, soutient-il.
« Aujourd’hui, que l’État nous dise combien de personnes ont été traitées avec les recettes tirées du tabagisme. Les personnes atteintes de cancers liés au tabac et de pathologies associées doivent être prises en charge par l’État, puisque c’est lui qui autorise l’arrivée de ces produits dans le pays. Si un Guinéen consomme des cigarettes X ou Y jusqu’à tomber malade, c’est lui qui a payé les taxes : le transport, l’achat à l’usine, le dédouanement, tout est répercuté sur le prix du paquet. Au final, il tombe malade, et l’État ne s’en préoccupe pas ; ce sont souvent ses proches qui assurent sa prise en charge. Pour nous, il est inacceptable d’entretenir ce qui peut entraîner des maladies très graves, alors que l’État n’arrive même pas à soutenir ces citoyens. Donc, pour nous, c’est mal vu et malvenu », dénonce-t-il.
Pour cet acteur sociopolitique, la situation est d’autant plus critique que l’accès aux soins reste problématique, à l’image de la rénovation de l’hôpital national Donka.
« L’État intervient peu, même dans les structures sanitaires. On vient de mettre plus de 60 millions de dollars dans la rénovation de Donka, où le citoyen lambda ne peut plus accéder à des soins. Or cet argent, c’est celui du contribuable guinéen. Pour nous, cet hôpital devait être un hôpital social, avec un rendement économique, où l’État doit subventionner au lieu de le gérer comme une entreprise privée », a-t-il ajouté lors d’un entretien accordé à Guistat.com, ce mercredi 21 octobre 2026.
Pour préserver la santé de la population et ne pas surcharger un système de soins déjà fragile, Boubacar Sylla appelle les autorités publiques à renforcer progressivement les interdictions d’accès au tabac, plutôt que d’en structurer et d’en encourager le marché.
Yamoussa Cheick Camara pour Guistat.com
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