Dans un entretien accordé à notre rédaction, l’honorable Seydou Diouf, ancien député pendant quinze ans, ancien président de la commission des lois puis de la commission des finances de l’Assemblée nationale et actuel secrétaire général du Parti pour le progrès de la citoyenneté, décrypte les tensions entre le Parlement et l’exécutif, revient sur les commissions d’enquête parlementaires, analyse la crise économique que traverse le Sénégal et évoque le retrait de Macky Sall de la course au Secrétariat général des Nations Unies.
GuiStat.com : Honorable Seydou Diouf, comment avez-vous accueilli l’annonce du président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, menaçant de rejeter les projets de loi de finances initiale et rectificative ?
Seydou Diouf : Je suis à la fois surpris et choqué qu’on puisse en arriver là. Le budget de l’État, c’est ce qui permet à l’État de répondre aux aspirations des populations, à leurs préoccupations. Qu’il s’agisse de santé, d’éducation, d’accès à l’eau, à l’énergie ou aux routes, c’est tout cela, le budget de l’État. De mon point de vue, le budget de l’État n’est pas un instrument entre les mains d’acteurs politiques qui ont des différences.
J’estime que l’annonce d’un rejet préalable, sans l’avoir reçu ou examiné et analysé en profondeur, est déjà très grave. Mais quand bien même on a reçu le document et qu’on l’a examiné, les parlementaires ont le pouvoir d’entamer le débat avec le gouvernement pour qu’on sache. Et c’est cela, le jeu démocratique. On s’aide, chacun défend ses positions, et l’opinion juge ensuite de la pertinence des positions des uns et des autres. Je pense qu’agiter simplement le fait d’être majoritaire pour dire « voilà mes conditions ; si ça ne se passe pas comme ça, je le rejette », cela n’est pas très responsable de la part du président de l’Assemblée nationale et de sa majorité parlementaire.
GuiStat.com : Jusqu’où ce chemin emprunté par Sonko pourrait-il mener le Sénégal et le Parlement ?
Seydou Diouf : Je vais vous dire : nulle part. La majorité parlementaire, en exprimant sa volonté de rejeter si les conditions ne sont pas réunies, se tire une balle dans le pied. Les conditions, il faut les clarifier. Cela ne va pas empêcher le gouvernement de continuer à faire ce qu’il doit faire. Peut-être qu’il y aura des choses retardées, mais pour ce qui concerne la loi de finances rectificative, aujourd’hui, vous la bloquez : le gouvernement dispose d’un instrument de régulation budgétaire par voie réglementaire, avec les décrets d’avance et les arrêtés d’annulation de crédits, qui permettent en réalité d’atteindre les objectifs, même s’ils ne permettent pas d’atteindre à 100 % les objectifs de la LFR.
Les décrets d’avance permettent d’augmenter les crédits, d’en ouvrir là où les crédits étaient épuisés, d’en diminuer ou d’en annuler certains. Donc le gouvernement et le ministre des Finances, garant de l’équilibre budgétaire global, disposent de cet instrument par voie réglementaire pour ne pas attendre la décision de l’Assemblée. Et ces actes devront ensuite, bien entendu, être ratifiés dans la plus proche loi de finances. Donc, si la LFR est rejetée, le gouvernement usera de ses mécanismes réglementaires, soit par décret pour ouvrir des décrets d’avance, soit par arrêté pour annuler des crédits. Toutes choses qui correspondent en réalité à ce que la LFR avait prévu de faire. Il n’y a donc pas péril en la demeure ; cela ne va pas bloquer le gouvernement dans sa mission. C’est à la limite l’Assemblée qui perd l’occasion de débattre en profondeur, d’amender, de donner sa vision. Et ça, c’est regrettable.
GuiStat.com : Le président de l’Assemblée nationale avait aussi annoncé la mise en place de commissions d’enquête parlementaires sur la gestion de 2012 à 2026. Qu’est-ce que cela vous inspire ? S’agit-il d’une volonté de transparence ou d’un règlement de comptes ?
Seydou Diouf : Écoutez, au début, j’avais salué l’initiative, parce que chaque fois que l’Assemblée nationale assume une prérogative constitutionnelle, il faut s’en réjouir. J’avais salué l’état d’esprit qui prévalait. Mais le périmètre de ces commissions d’enquête, 2012-2026, c’est comme si on voulait faire un audit de certains noms de la législature antérieure, sous le président Macky Sall, et des deux années du président Diomaye Faye. Je pense que les commissions d’enquête parlementaires n’ont pas cette vocation. On ne peut pas les concevoir dans un périmètre aussi large.
La commission d’enquête est mise en place pour s’intéresser à un fait, souvent un fait actuel, pour lequel l’opinion doit être informée et le Parlement doit savoir ce qui s’est réellement passé. Et je le dis encore : les commissions d’enquête parlementaires ne peuvent pas s’intéresser à des dossiers à imputation personnelle, ni lorsque la justice est déjà saisie.
Or, regardez comment les commissions d’enquête se déroulent depuis leur mise en place. À la limite, des hauts fonctionnaires et d’anciens ministres sont convoqués et doivent faire face à des propos qui ne sont pas à la hauteur, tant du point de vue de la pertinence des questions qui leur sont posées que de la manière dont ces questions sont formulées. On est dans la brutalité, et non dans la recherche en profondeur avec un argumentaire solide qui permettrait de tirer les vers du nez de ceux qui ont été en situation de responsabilité. Et ça, il faut le déplorer. Les questions n’ont pas été à la hauteur des enjeux des politiques publiques qui devaient être auscultées.
Je pense que si les commissions d’enquête parlementaires doivent être mises en place, il faudrait que les membres soient choisis en fonction de leur capacité à maîtriser les dossiers sur lesquels ils vont interagir avec les personnes convoquées, mais également à connaître en profondeur les politiques publiques mises en œuvre. La clarté est recherchée à travers la commission d’enquête, et malheureusement, ce n’est pas le cas. On a vu que ce sont plutôt des imputations d’ordre personnel : « Oui, vous, vous avez fait ceci, vous avez fait cela. » Non, la commission d’enquête n’a pas cette vocation-là. La commission d’enquête n’est pas un tribunal.
J’ai d’ailleurs entendu le président de l’Assemblée nationale rappeler à l’ordre, entre guillemets, ses amis de la majorité, pour leur dire : « Vous n’êtes pas au tribunal et vous n’êtes pas des juges. » Mais tout ce qui s’est passé, avec la violence quelquefois, les suppositions, les sous-entendus… Non. La preuve : quand ils ont commencé à le faire, certains qui étaient dans une bonne situation pour répondre ont dit « niet, on n’y va pas ». Et on ne peut rien y faire, personne ne peut les obliger à venir. Deuxièmement, vous avez vu que même l’opposition, qui avait souhaité se retrouver dans ces commissions d’enquête, s’est retirée. Parce que, du point de vue de la mise en œuvre de cette bonne initiative encore une fois, de redevabilité et de transparence, la mise en œuvre a été problématique et a engendré une décrédibilisation de la démarche.
GuiStat.com : Aujourd’hui, le Sénégal est confronté à une crise économique et financière aiguë. C’est un secret de Polichinelle. Il faut parler d’une grave crise de la dette publique et de lourdes difficultés budgétaires. Comment le gouvernement gère-t-il cette situation ? Et vous, de loin, quel est votre regard ?
Seydou Diouf : Vous avez raison de dire « de loin » : je suis complètement éloigné de tout ça. Mais d’abord, je déplore qu’on en arrive là. Parce que, pour tous ceux qui ont suivi le Sénégal au cours des dernières années, jusqu’en 2024, tout le monde sait que le Sénégal était sur une belle trajectoire. Une trajectoire avec des déficits budgétaires plus ou moins maîtrisés, un niveau d’endettement relativement maîtrisé — en tout cas, dans nos rapports avec le Fonds monétaire international, c’était validé. Les investissements étaient faits avec une modernisation des infrastructures à grande échelle dans le pays : l’accès à l’eau et à l’électricité était devenu une réalité ; la construction d’hôpitaux dans toutes les régions, des hôpitaux de niveau 3, était devenue une réalité.
Mais aujourd’hui, tout ceci est en train de s’effondrer depuis deux ans. Pourquoi ? Parce que sont venus en responsabilité des hommes et des femmes dont le discours avait laissé croire qu’ils pouvaient aider à régler tous les problèmes du pays. Une fois en responsabilité, ils se sont rendu compte que l’exercice du pouvoir était plus complexe que ça. Et il leur fallait trouver un bouc émissaire. Et le bouc émissaire, c’était l’endettement sous Macky Sall.
Mais, nom de Dieu, croyez-vous qu’il y a des pays qui, du point de vue de la traçabilité de leurs données budgétaires, sont aussi transparents ? Non. Je pense que chaque pays utilise des artifices pour essayer de maîtriser ses finances publiques, pour essayer de maîtriser son cadrage budgétaire, pour essayer d’avoir l’option budgétaire du FMI, ce qui facilite ses relations avec les autres partenaires techniques et financiers et lui permet d’obtenir des taux d’intérêt et des maturités d’endettement plus intéressants. Tout ceci, le Sénégal l’avait réussi avec le soutien du Fonds monétaire. D’ailleurs, quand les gens ont parlé des problèmes de dette, ils ont beaucoup parlé de rapports à l’emporte-pièce. Mais en réalité, le Fonds a accompagné le Sénégal ; il connaissait les réalités budgétaires du Sénégal, mais pour lui, le pays était sur une trajectoire où, avec la découverte du pétrole, la croissance économique allait se renforcer et le Sénégal ne devait pas avoir de problèmes pour rembourser sa dette.
Malheureusement, quand des élus qui viennent d’arriver exposent tout ça, font peur à nos investisseurs, à ceux qui avaient toute confiance au Sénégal, qui bénéficiaient de la signature crédible du FMI et de la Banque mondiale, on a fait tout exploser. La conséquence, c’est que tous les partenaires techniques et financiers ont commencé à s’interroger ; des programmes qui étaient mis en œuvre ont été gelés, et le gouvernement ne peut pas compter uniquement sur des ressources internes pour assurer sa politique d’investissement. Les ressources internes de l’État n’arrivent pas à assurer à la fois le fonctionnement de l’État et le financement des investissements. Conséquence : il fallait que l’État fonctionne, donc il fallait mobiliser les ressources pour le fonctionnement, s’endetter pour fonctionner, parce qu’il fallait payer les salaires et gérer les investissements majeurs. C’est ce que nous avons vécu depuis deux ans.
Alors que le Sénégal était sur un train de croissance, de réalisation d’investissements majeurs, de partage de la richesse, les bourses de sécurité familiale, la couverture maladie universelle, l’accès à l’eau et à l’électricité dans les milieux ruraux, etc., tout ceci a été stoppé parce que de simples déclarations politiques des nouveaux tenants du pouvoir ont fait exploser à la face du monde la gestion budgétaire du Sénégal. Je le déplore, parce que tout pays a sa manière de gérer ses affaires. Malheureusement, on a versé dans le populisme, et ça nous a conduits à cette situation.
GuiStat.com : Au regard de ce tableau, peut-on parler d’un échec du PASTEF arrivé au pouvoir en 2024 ?
Seydou Diouf : Son échec est palpable. Pour la bonne et simple raison que, déjà, on nous avait vendu un projet porté par un duo qui s’est révélé être un leurre. Ça, c’est la première chose. Aujourd’hui, si la situation du Sénégal en est là, c’est parce que les deux tenants du pouvoir n’ont pas pu s’entendre pour aller au bout. Et à l’épreuve du pouvoir, on se rend compte que le fauteuil présidentiel, ce n’est pas un canapé : c’est un fauteuil pour une personne qui décide. On n’élit pas un pantin, on élit un président de la République. À l’exercice du pouvoir, on a vu que les relations se sont détériorées.
La deuxième chose, c’est ce qu’on a vendu aux Sénégalais. Est-ce qu’on nous a vendu des projets de développement ? On nous a vendu des slogans : le souverainisme, la transparence partout, etc. On ne nous a vendu que des slogans, mais on ne nous a pas vendu de politique économique alternative à ce qui se faisait. On ne nous a pas vendu de politique éducative alternative. On ne nous a pas vendu de politique sanitaire alternative. Parce que ce qui se faisait, c’était une bonne réponse aux préoccupations des Sénégalais.
On a vendu un discours à la jeunesse, on a exposé les anciens régimes par l’antisystème. Tout ce qui a échoué, c’est à cause du système, le système bouc émissaire. Et ça, les jeunes se le sont approprié. Mais quand ils sont arrivés au pouvoir, face aux réalités, ils ont finalement trouvé des artifices pour justifier leur incapacité à respecter les engagements tenus.
Le peuple sénégalais est tombé dans le piège qui lui a été tendu. Vous savez, à travers le monde aujourd’hui, s’il y a une chose qui est facile, c’est la manipulation populiste. Et on ne le voit pas seulement en Afrique, ni seulement au Sénégal : on le voit partout à travers le monde. Les mouvements populistes sont en train de prendre le pouvoir, mais à l’exercice du pouvoir, ces gens-là démontrent qu’ils n’ont pas la capacité d’apporter des schémas alternatifs de développement. Malheureusement, le Sénégal a vécu ça. On va vivre encore cinq ans de retard où rien ne va se passer, alors qu’avec Macky Sall au pouvoir, on avait vu comment les infrastructures sortaient de terre, comment l’équité dans l’accès à l’eau, à l’électricité et à la santé commençait à trouver des réponses pertinentes, comment l’économie, à travers l’agriculture, avec des initiatives comme la gratuité des semences et la subvention des semences agricoles, avançait. Comment tout ceci est parti en vrille simplement du fait de l’arrivée au pouvoir d’un populisme sans nom.
GuiStat.com : Pour terminer, comment avez-vous accueilli le retrait de la candidature de Macky Sall à la tête du secrétariat général des Nations unies ?
Seydou Diouf : Macky Sall, pour celui qui le connaît, est un homme de dignité. Ce n’est pas quelqu’un qui va courir derrière une responsabilité. C’est un homme qui a toujours su faire face à des ambitions personnelles, qui fait toujours preuve de dignité. Il en a fait preuve ici au Sénégal. Lorsque son bilan a été plus ou moins chahuté, lorsqu’on a parlé de « bilan immatériel », lorsque le débat sur le nombre de ses mandats s’est posé, il a proposé les actes qu’il fallait faire, en disant : « Je ne serai pas candidat, parce que j’avais pris l’engagement de ne pas le faire. »
Et là aussi, s’il considère qu’aujourd’hui sa candidature peut être un facteur bloquant pour que le monde puisse choisir un secrétaire général des Nations Unies capable, dans ces temps de crise, de porter une parole forte de l’ONU s’il pense que sa candidature pourrait faire diverger les positions, il a fait le choix qu’il fallait, le choix qui sert le mieux le monde : le choix de retirer sa candidature. Nonobstant toutes les qualités que le monde lui reconnaît : leader charismatique, homme qui a fait sortir son pays d’une situation extrêmement difficile, homme qui croit profondément à la démocratie.
Ici, au niveau interne, le soutien du gouvernement a été un soutien très tardif. Et ça, je le déplore encore une fois. Je n’ai pas été de ceux qui ont applaudi lorsque le président Diomaye a reçu Macky Sall à Dakar, parce que j’estime qu’il l’a fait trop tard. Et c’est parce qu’il l’a fait trop tard que l’Union africaine ne s’est pas retrouvée unie derrière la candidature de Macky Sall, là où on parle beaucoup plus de la rotation géographique avec l’Amérique latine et de la féminisation de la fonction. Le président de la République du Sénégal a apporté un soutien tardif au président Macky Sall ; il faut le déplorer. Mais j’estime qu’il a eu raison de se retirer, quand bien même certaines grandes puissances portaient sa candidature et l’accompagnaient dans cette ambition.
Propos recueillis par Mohamed Bah et Yahya Diallo pour GuiStat.com à Conakry.

