À quelques jours d’une décision cruciale du conseil d’administration du Fonds monétaire international (FMI), un front inattendu se dresse sur le chemin de la Guinée. La Coalition nationale Tournons La Page Guinée (TLP-Guinée) a officiellement interpellé la directrice générale de l’institution, Kristalina Georgieva, pour dénoncer ce qu’elle qualifie de « violations graves des droits humains » dans le pays, menaçant de faire capoter un programme de financement de 425 millions de dollars.
Annoncé le 10 août dernier par le ministère guinéen de l’Économie, l’accord préliminaire conclu entre Conakry et les services du FMI porte sur un programme économique et financier de 41 mois, soutenu par la Facilité élargie de crédit (FEC). Son approbation par le conseil d’administration du FMI, attendue en septembre 2026, ouvrirait la voie à un décaissement d’environ 425 millions de dollars, soit 145 % de la quote-part de la Guinée.
Selon le gouvernement guinéen, ce financement vise à consolider la stabilité macroéconomique et accompagner la transformation économique du pays. Les axes prioritaires incluent le renforcement de la mobilisation des recettes publiques, l’amélioration de la gestion des finances publiques, l’accroissement de la transparence dans le secteur des ressources naturelles et l’accompagnement des réformes structurelles liées aux grands projets miniers, notamment Simandou. La ministre de l’Économie, Mariama Ciré Sylla, a salué un accord intervenant dans un contexte de « retour à l’ordre constitutionnel et de volonté affichée des autorités de consolider les bases économiques du pays ».
Mais à peine annoncé, cet accord fait déjà l’objet d’une vive opposition de la part de la société civile. Dans une déclaration rendue publique le 3 septembre 2026, le coordonnateur national de TLP-Guinée, Alseny Farinta Camara, a expliqué que l’organisation avait saisi la directrice générale du FMI pour l’alerter sur « les violations graves documentées » en Guinée.
Pour illustrer ses préoccupations, TLP-Guinée cite la découverte macabre, le 24 août dernier, de six corps dans une fosse commune à Sabakhouré, dans la sous-préfecture d’Allassoyah (préfecture de Forécariah), à environ 100 kilomètres au sud de Conakry. Selon les premiers témoignages, les victimes, des hommes, avaient les mains ligotées et les yeux bandés. TLP-Guinée affirme qu’il s’agit de citoyens guinéens victimes de disparitions forcées. Cette découverte intervient dans un contexte marqué, selon l’organisation, par « le silence et l’impunité ». Elle rappelle qu’en octobre 2025, quatre autres corps avaient déjà été identifiés dans la même préfecture.
S’appuyant sur ses propres enquêtes, la coalition affirme avoir documenté, depuis le 5 septembre 2021, au moins 70 personnes tuées, 35 cas de disparitions forcées et 12 cas d’enlèvements arbitraires. Elle évoque également l’exil forcé de journalistes, défenseurs des droits humains, acteurs de la société civile et militants prodémocratie.
Face à cette situation, TLP-Guinée exhorte le FMI à ne pas dissocier son soutien financier des exigences de gouvernance et de respect des droits humains. L’organisation formule trois recommandations précises : intégrer au programme des clauses relatives à la gouvernance et aux droits humains, conditionner les décaissements à la reddition des comptes concernant les enquêtes sur les violations graves, et assurer une consultation régulière de la société civile guinéenne dans le suivi du programme.
« Nous avons recommandé au FMI de conditionner son appui à la justice, à la transparence et à la consultation de la société civile », a insisté Alseny Farinta Camara. Tout en reconnaissant que « la Guinée a besoin de ce financement pour la croissance, l’éducation, la santé et les infrastructures », le coordonnateur national a tenu à préciser : « Mais pour que cette croissance profite réellement aux Guinéens, elle doit s’accompagner d’un État de droit et de justice pour les victimes ».
Cette intervention de TLP-Guinée s’inscrit dans un contexte plus large de mobilisation de la société civile. Vingt organisations africaines ont déjà exigé une enquête « indépendante et transparente » sur la découverte des six corps de Forécariah. L’opposant Cellou Dalein Diallo a également demandé que des investigations soient conduites, déplorant l’absence, selon lui, d’autopsies et d’identification préalable des corps.
Alors que le conseil d’administration du FMI doit se prononcer dans les prochains jours, la pression monte sur l’institution financière internationale. La Guinée, qui n’avait plus conclu de programme avec le FMI depuis plus de cinq ans, espère que cet accord lui permettra de renforcer sa crédibilité financière et d’attirer de nouveaux investissements. Mais pour TLP-Guinée, l’heure n’est pas à la seule rigueur budgétaire : c’est la justice et l’État de droit qui doivent primer.
Mohamed Souaré pour Guistat.com

